La présidente de la fondation Paul Ango Ela parle des activités et des dix ans de la structure qu’elle dirige, et des relations entre le Cameroun et la France.
Vous venez de célébrer les 10 ans de la Fondation Paul Ango Ela (Fpae). Que retenir en gros du thème «Stabilité et instabilité en Afrique centrale : logique et dynamiques d’une configuration régionale complexe» ?
Le sens commun souhaite bien entendu la stabilité et déplore l’instabilité qui affecte la région continentale d’Afrique centrale. Les images récurrentes que nous avons tous en tête, grâce à vos confrères internationaux, sont guerres, sida et malnutrition, voire famine. Il est vrai que plusieurs pays de la région sont affectés par ces maux. Toutefois, je ne suis pas sûre que les ressortissants et résidents de la région se reconnaissent dans ces images et ces archétypes stéréotypés. Au-delà de cette perception, et peut-être paradoxalement, le colloque des 10 ans de la Fpae montre que l’instabilité est porteuse de stabilité. L’instabilité, c’est aussi le changement et le progrès qui demandent à être encadrés et structurés par un Etat présent et agissant. L’instabilité n’est pas forcément synonyme de chaos ; elle comporte des « vertus » selon l’expression d’André Yinda. De même, la stabilité peut induire l’immobilisme et dans ce cas, favoriser paradoxalement des ruptures qui risquent d’évoluer vers la déstabilisation. C’est ce que Mathias Eric Owona Nguini montre avec le concept de gouvernement perpétuel[1] qu’il a conçu.
Au cours des travaux, on a plusieurs fois entendu des termes tels que «Structuration et restructurations transnationales», «Figurations et refigurations de la stabilité» ; Ainsi, la sous région Afrique centrale vit une instabilité socio-politique. Selon vous, ces mutations sont-elles liées à l’évolution sociale normale ou le fait de l’incursion des puissances extérieures ?
La région Afrique centrale est affectée par des mouvements de recomposition qui démontrent qu’elle s’inscrit dans un monde changeant et mouvant, lui-même affecté par les dynamiques de la mondialisation. C’est une région dans le monde qui de plus en plus s’inscrit dans le temps mondial. Elle est sortie de son isolement, de son enfermement dans ses frontières. L’intégration régionale en Afrique centrale, que ce soit dans le cadre Cemac ou Ceeac est une réalité que les ressortissants de la région continentale peuvent palper au quotidien, avec les passeports Cemac par exemple. Une des leçons du colloque est aussi de proposer que d’objet de convoitises, elle passe de plus en plus à une attitude d’acteur de son destin en identifiant plus finement ses intérêts et les stratégies à développer pour les défendre.
La Fpae dit être un centre de réflexion, d’échanges,… dans un esprit de rigueur, dans la logique du débat contradictoire. Et sur la scène, vos membres (Owona Nguini, Stéphane Akoa,…) sont réputés être particulièrement durs envers le pouvoir camerounais. Peut-on conclure que votre philosophie vise à participer à l’avènement d’un changement politique ?
Les politiques décident, les administrateurs administrent et les chercheurs analysent et proposent. Il revient donc aux politiques de disposer. L’un de nos objectifs est de mettre à disposition des idées ou des propositions sur tel ou tel sujet. Les chercheurs ne sont pas dans le champ, dans le carré du politique. De même, il est bien rare que les politiques soient dans le pré de la recherche. La question ne se pose donc pas en ces termes. A chacun, sa place.
Quels critères commandent le recrutement des membres et/ou chercheurs de la Fpae ?
La Fondation Paul Ango Ela est une association de droit camerounais. Elle repose donc sur le bénévolat et sur le partage d’un projet commun qui est peut être ambitieux : faire de cette structure, un centre de recherche en géopolitique de niveau international. Avant toute chose, je dirais que pour faire partie des scientifiques de la Fpae, c’est la qualité humaine et éthique de la personne qui prévaut. Nous travaillons en confiance et en respectant la liberté de chacun. Le débat contradictoire, nous nous l’appliquons d’abord à nous-mêmes. Je puis vous assurer que les discussions sont régulièrement animées, sans que personne ne tienne grief à l’autre de quoi que ce soit. Puis bien sur, l’adhésion au projet se manifeste par la volonté d’en être. Enfin, je dirais qu’il s’agit d’un processus de cooptation mutuelle : le nouveau membre de l’équipe scientifique doit ‘adopter’ les autres membres de l’équipe et réciproquement. Il s’agit donc de préserver les équilibres et la cohérence de l’équipe, entre stabilités et instabilités, si vous me le permettez !
La Fpae a mené une étude sur les relations entre la France et le Cameroun. Où en êtes-vous, et quel regard portez-vous sur les relations entre les deux pays depuis l’arrivée de Nicolas Sarkozy qui a prôné la rupture ?
La Fpae a effectivement mené une étude en 2008, sous la direction de Fred Eboko, sur «les perceptions et les représentations de la coopération française au Cameroun auprès des décideurs camerounais, français et tiers». Il s’agissait d’évaluer d’un point de vue qualitatif la relation France-Cameroun et de décrypter sa logique basée sur le mode «je t’aime, moi non plus». Il est vrai que l’on peut encore apporter d’autres éléments en particulier dans le contexte de réforme de la coopération française ou celui de la modernisation du Cameroun. La France est beaucoup plus proche du Cameroun que le Cameroun de la France. Toutefois, du coté camerounais, on prête bien souvent à la France, une influence qu’elle n’a pas.
Dix ans après, quel bilan revendiquez–vous ?
En 10 ans, la Fondation Paul Ango Ela a beaucoup évolué, bien sur. La Fpae est née en 1999 avec une publication, Enjeux et un centre de documentation de 94 volumes, proposés aux chercheurs et aux étudiants de la ville de Yaoundé. Dix ans plus tard, en 2009, la Fpae se présente comme un centre de recherche sur l’Afrique centrale, s’appuyant sur 3 piliers : l’appui à la recherche et aux étudiants, des projets de recherche et d’études et des publications. Le premier pilier développe la facilitation de la recherche, en particulier auprès des étudiants. Le centre de documentation de la FPAE propose aujourd’hui plus de 3500 ouvrages spécialisés, une quarantaine de titres de revues ainsi que la presse nationale et internationale. La FPAE se propose également comme laboratoire d’accueil aux étudiants étrangers, soucieux de se perfectionner sur le territoire camerounais. En faveur des chercheurs, la Fondation Paul Ango Ela développe depuis quelques années ses capacités d’ingénierie de la recherche.
Les projets de recherche et d’études constituent aujourd’hui le pilier central de la FPAE. Leurs thématiques principales recouvrent les questions de sécurité, d’intégration régionale ou de politiques publiques, notamment en matière de santé. Certains sont conçus par des partenaires comme l’Institut de Recherche pour le Développement (IRD). D’autres projets sont montés et conduits en propre par la FPAE. Enfin, d’autres sont élaborés dans le cadre de partenariats équilibrés, notamment avec l’Université de Yaoundé II- Soa, le Cergep, de l’Université Omar Bongo de Libreville ou le laboratoire parisien de géographie Prodig. En particulier, nous menons un projet sur la sécurité dans les quartiers populaires à Yaoundé, avec l’appui de la coopération française qui permet de la mobilité Nord/Sud pour les étudiants de Master. Nous nous intéressons également à la question de la prolifération des armes légères, ce qui a été l’occasion de monter un atelier Tchad, Cameroun, République centrafricaine et de publier avec l’appui de l’Ambassade helvétique.
Le troisième pilier de la FPAE repose sur les publications. Enjeux, bulletin trimestriel d’analyses géopolitiques pour l’Afrique centrale va proposer sa 40ème livraison avec un numéro spécial sur la République centrafricaine. Conjoncturis, notes de conjoncture géopolitique et de prospective, seconde publication périodique, est venue renforcer le premier titre, depuis2002. Elle est destinée aux décideurs au Cameroun. Les communications du colloque sur “La prévention des conflits en Afrique centrale“, organisé par Paul Ango Ela, ont été publiées chez Karthala en 2001. Cette année, la FPAE a publié une brochure sur “Les armes légères en Afrique centrale: bases et ressources d’une politique régionale (Cameroun, Tchad, RCA). Et, nous sommes très heureux de pouvoir vous annoncer la nouvelle publication de la FPAE “les enjeux géopolitiques en Afrique centrale“, publié aux éditions l’Harmattan, sélection construite et raisonnée d’articles publiés dans la revue Enjeux. Elle sera disponible à Yaoundé dans les jours à venir. D’autres projets de publication sont en cours.
Quels sont les prochains chantiers (immédiats) de la Fondation Paul Ango Ela ?
Tout d’abord, dans la logique d’appui aux étudiants, nous organisons samedi le 5 décembre une journée portes ouvertes de 10h à 14h avec un débat sur le thème «Jeunes, emploi et promotion sociale au Cameroun’. Ce sera l’occasion de remettre des prix aux meilleurs lecteurs du centre de documentation de la FPAE durant les mois d’octobre et de novembre 2009. Mardi 8 et mercredi 9 décembre, nous proposons une formation à la méthodologie de rédaction des dissertations, des mémoires et des rapports à l’intention des étudiants. Ce sont les 2 activités de l’immédiat.
En terme de recherche, nous envisageons de poursuivre l’étude sur la sécurité dans les quartiers populaires de Yaoundé et l’étendre à Douala, dans une approche comparative. Et bien entendu, les projets en cours. Dans ce domaine, l’horizon du calendrier est régulièrement changeant et évolutif dans la mesure où il convient de développer une capacité de réaction aux opportunités ou aux différents appels à projets.
Publié le 4 décembre 09
[1] Mathias Eric Owona Nguini, « Le gouvernement perpétuel en Afrique centrale : le temps politique présidentialiste entre autoritarisme et parlementarisme dans la CEMAC », in Enjeux N°19, avril-juin 2004, pp 9-14.